BEAUNE

Musée des Beaux-Arts de Beaune - Série « Trésors cachés » : le portrait de Louis XV en tenue de sacre change de destin

Musée des Beaux-Arts de Beaune - Série « Trésors cachés » :  le portrait de Louis XV en tenue de sacre change de destin
De gauche à droite : Laurent Bénard, chef de service du tribunal, Hélène Vincent, responsable de la régie des collections pour le Centre des Monuments Nationaux, Delphine Cornuché, responsable des collections du Musée des Beaux-Arts, et Pierre stagiaire au service Com de la Ville de Beaune

Pendant quarante ans, il a veillé en silence sur les audiences du tribunal de proximité de Beaune. Un portrait monumental de Louis XV, en tenue de sacre, familier des magistrats comme des justiciables. Aujourd’hui, l’œuvre quitte la salle d’audience pour rejoindre le futur parcours du Palais du Tau à Reims. Un départ chargé d’émotion, mais porteur d’une nouvelle mise en lumière.

La semaine dernière, l’ambiance était inhabituelle dans la salle d’audience du tribunal de proximité de Beaune. Pendant les vacances judiciaires, les bancs sont vides, les voix se sont tues. C’est la période choisie de concert par le Musée des Beaux-Arts et le Tribunal pour la dépose le grand portrait de Louis XV en tenue de sacre qui a dominé la salle. Depuis 1986, cette œuvre monumentale – 2,58 mètres de haut sur 1,95 mètre de large avec son cadre pour près de 60 kilos – accompagnait le quotidien des magistrats, greffiers et justiciables.
« C’est avec un pincement au cœur que nous devons nous séparer de cette œuvre, confie Laurent Bénard, chef de service du tribunal. Elle faisait partie de notre quotidien, c’était notre carte de visite. Mais sa place est ailleurs : dans un musée, au cœur d’un parcours cohérent consacré aux sacres des rois de France. »
 
Un tableau royal dans un décor du XIXᵉ siècle
Installé dans l’ancien tribunal de première instance inauguré en 1857, le tribunal de proximité de Beaune – rattaché depuis 2020 au tribunal judiciaire de Dijon – a conservé son décor typique des juridictions du XIXᵉ siècle. C’est dans ce cadre solennel que le portrait de Louis XV avait été déposé en 1986 par le Musée des Beaux-Arts de Beaune, lui-même bénéficiaire d’un dépôt du Musée du Louvre depuis 1872. À l’époque, l’État répartissait des œuvres majeures dans les musées de province pour diffuser l’art sur tout le territoire et désengorger les réserves parisiennes.
Face au tableau, une allégorie de la Justice. De part et d’autre, des ornements floraux. Le roi en costume de sacre semblait veiller sur chaque audience civile. Le Tribunal traite notamment de litiges civils inférieurs à 10 000 €, de dossiers de surendettement, de baux ruraux, ou encore de tutelles et de saisies sur rémunérations.


Louis XV en majesté
Il s’agit d’une copie réalisée vers 1760-1761 par Jean-Martial Frédou de la Bretonnière d’après l’original aujourd’hui disparu peint par Louis-Michel Van Loo, portraitiste officiel de la cour. Au début des années 1760, Louis XV souhaitait moderniser son image politique. Le royaume traverse alors une période délicate : contestations parlementaires, critiques du pouvoir, guerre coûteuse. Le portrait officiel devient un outil de communication.
Ces copies, envoyées dans le royaume et dans les cours européennes, avaient un rôle précis : affirmer la puissance et la légitimité monarchique.
Autrement dit, ce tableau est aussi une forme de propagande politique du XVIIIᵉ siècle.
Au centre de la composition, Louis XV apparaît en pied et en tenue de sacre, âgé d’environ cinquante ans. Le manteau d’hermine couvert de fleurs de lys évoque la continuité dynastique. La perruque poudrée et les talons rouges affirment la noblesse. L’estrade rouge élève physiquement le souverain au-dessus du spectateur. À sa droite, sur un coussin de velours, reposent les regalia : la main de Justice (pouvoir judiciaire), le sceptre (pouvoir exécutif), l’épée de Charlemagne, dite « Joyeuse » pour la continuité historique et la couronne fermée, signe de souveraineté.


Autour du cou du souverain pendent deux colliers prestigieux. Le premier, également conservé par le Centre des monuments nationaux, est celui de l’ordre du Saint-Esprit, le plus prestigieux ordre de chevalerie du royaume, symbole de la foi du souverain. Son médaillon représente une croix de Malte surmontée de la colombe du Saint-Esprit. Le second est le collier de l’ordre de la Toison d’or, aujourd’hui conservé à Abou Dhabi.
La mise en scène est théâtrale. Deux colonnes symbolisent la stabilité du pouvoir. Le trône apparaît dans l’ombre. Tout concourt à faire de ce portrait une véritable allégorie du royaume de France.


Destination : le Palais du Tau à Reims
Le Centre des monuments nationaux (CMN) a sollicité le prêt du tableau pour intégrer le futur parcours du Palais du Tau, à Reims, adossé à la célèbre Cathédrale Notre-Dame de Reims. Saviez-vous que le Palais du Tau était la résidence des rois durant la cérémonie du sacre ? C’est de là que partait le cortège royal et que se tenait le festin après le couronnement. De Louis Iᵉʳ dit « le Pieux » en 816 à Charles X en 1825, trente-trois rois y furent sacrés, dans une tradition née du baptême de Clovis par Saint Remi, à Reims, événement fondateur de la monarchie française chrétienne.
Depuis 2020, le palais fait l’objet d’une refonte complète de son parcours de visite. Une salle entière sera consacrée au sacre et à la dimension divine de la monarchie française. Les portraits de Louis XIV, Louis XV, Louis XVI et Charles X dialogueront avec les véritables regalia conservés par le CMN. « C’est un tableau important : on y voit clairement les insignes du pouvoir. Il permettra une médiation forte auprès du public », explique Hélène Vincent, responsable de la régie des collections. Les originaux du manteau, de la couronne et des colliers seront présentés en vis-à-vis de la toile.
 
Une décision concertée et assumée
Le départ n’a pas été simple. Après une concertation entre la Ville de Beaune, le tribunal, le musée du Louvres et le Centre des Monuments Nationaux, la Ville a accepté de s’en séparer. Le Musée des Beaux-Arts de Beaune a finalement renoncé à ce dépôt au profit du Palais du Tau. « Cela permettra à l’œuvre d’intégrer un parcours cohérent et de bénéficier d’une restauration complète », souligne Delphine Cornuché, responsable des collections du musée.
 
Une opération millimétrée
Mardi, des techniciens de la société Bovis – spécialisée dans le transport d’œuvres d’art – sont venus décrocher le tableau. Une caisse sur mesure, en matériaux neutres et isothermes, a été installée 48 heures auparavant dans la salle pour s’acclimater à la température ambiante. Mercredi, deux restauratrices mandatées par le CMN ont effectué le constat d’état permettant de calibrer la restauration. Les restauratrices ont entre autres constaté des soulèvements de la couche picturale, des lacunes de matière, la fragilité du châssis… Un « facing » (protection temporaire) a été posé pour éviter la chute de pigments et toute perte de matière pendant le transport. Les fragments éventuellement détachés seront conservés afin d’être refixés.
Le tableau sera entièrement dépoussiéré et stabilisé dans les ateliers du Louvre. La restauration prendra plusieurs mois avant de rejoindre sa destination finale. Les travaux Monuments Historiques du Palais du Tau sont presque achevés et la mise en place des collections se fera jusqu’à la fin 2026, pour une réouverture prévue à l’hiver 2026-2027.
 
Une nouvelle vie pour un trésor discret
Le tableau a quitté Beaune jeudi vers 9 h 15. Dans le calme matinal, soigneusement emballé dans sa caisse sur mesure, il a pris la route vers sa nouvelle vie. Après avoir veillé sur les débats judiciaires pendant quatre décennies, le roi rejoint donc les salles de restauration du Palais du Louvre pour plusieurs mois avant de rejoindre la ville des sacres. Ce départ marque la fin d’une présence familière pour les magistrats et les habitués du tribunal de Beaune. Mais il ouvre aussi une perspective plus vaste : celle d’un retour au contexte du sacre, au cœur d’un parcours muséal où il dialoguera avec les insignes royaux et les autres souverains.
Le public beaunois aura grand plaisir à aller le redécouvrir, restauré, magnifié, dans les salles du Palais du Tau. Louis XV quitte Beaune… mais son histoire, elle, continue.

Jeannette Monarchi