Une planète errante enfin révélée

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 05 Janvier 2026 à 13h51

Une planète errante enfin révélée

Invisible et solitaire, une planète errante vient enfin d'être mesurée pour la première fois. Plus de détails avec Info Chalon.

Pour la première fois, des astronomes ont réussi à peser et localiser une planète sans étoile. Chassée de son soleil, privée d'orbite fixe, cette planète fantôme errait seule dans l'espace, invisible et indétectable. Longtemps considérée comme hors de portée de l'observation directe, elle sort aujourd'hui de l'ombre : une planète errante vient d'être formellement identifiée et mesurée, marquant une première mondiale en astronomie.

Quand on évoque une planète, on pense spontanément à un monde bien à sa place, attaché à son étoile dans une danse régulière, à l'image de la Terre autour du Soleil. Une mécanique céleste stable, presque rassurante. Pourtant, l'Univers est bien moins sage : il compte aussi des planètes déracinées, arrachées à leur système d'origine et condamnées à errer seules dans le vide interstellaire.

Ces mondes sans attache sont connus des scientifiques comme des planètes flottantes, surnommées plus volontiers des planètes voyous (rogue planets).

Jusqu'à aujourd'hui, ces objets solitaires restaient des fantômes cosmiques : on soupçonnait leur existence, mais sans pouvoir vraiment les décrire. Une nouvelle étude publiée dans la prestigieuse revue Science marque un tournant historique. Pour la toute première fois, des astronomes sont parvenus à mesurer à la fois la masse et la distance d'une planète errante.

Une prouesse rendue possible par une combinaison rarissime d'observations terrestres… et un incroyable coup de chance venu de l'espace.

Des mondes invisibles par nature
Étudier une planète isolée relève du casse-tête. Habituellement, les astronomes détectent les exoplanètes en observant leur étoile : une légère baisse de luminosité lors d'un transit, ou un infime mouvement de va-et-vient dû à l'attraction gravitationnelle de la planète.

Mais ici, aucun phare stellaire. Ces planètes n'émettent pratiquement pas de lumière et se déplacent dans l'obscurité totale. Résultat : elles sont invisibles aux méthodes classiques.

La seule technique encore exploitable est celle des microlentilles gravitationnelles, un effet spectaculaire prédit par la relativité générale d'Einstein.

Lorsqu'un objet massif passe exactement devant une étoile située bien plus loin, sa gravité agit comme une loupe cosmique, amplifiant brièvement la lumière de l'étoile d'arrière-plan. Ce signal est furtif, mais il trahit la présence d'un corps invisible.

Le problème qui bloquait tout : la «dégénérescence masse-distance»
Le hic, c'est que ces événements de microlentille souffrent d'un verrou théorique : la dégénérescence masse-distance.

En clair, une même courbe lumineuse peut correspondre à plusieurs combinaisons possibles de masse et de distance. Sans connaître l'une, impossible de déterminer l'autre avec certitude.

Pendant des années, les astronomes ont donc dû se contenter d'estimations statistiques, frustrantes et imprécises.

Une géométrie miraculeuse
Tout change avec cette planète errante détectée indépendamment par plusieurs télescopes terrestres, sous deux noms techniques : KMT-2024-BLG-0792 et OGLE-2024-BLG-0516.

Mais le véritable coup de théâtre vient du télescope spatial Gaia. Les chercheurs parlent d'une géométrie «sérendipitaire» : l'événement de microlentille s'est produit presque perpendiculairement à l'axe de précession du satellite. Résultat : Gaia a pu observer le phénomène six fois en seulement 16 heures, précisément au moment où l'amplification lumineuse était maximale.

Une chance rarissime.

En combinant les observations depuis la Terre et celles réalisées depuis l'espace — deux points de vue distincts — les scientifiques ont mesuré un minuscule décalage temporel du signal. Cette différence a permis de calculer la parallaxe de microlentille, et donc de déterminer enfin la distance exacte de l'objet.

La fameuse dégénérescence venait de tomber.

Le portrait-robot d'une planète solitaire
Les résultats sont désormais clairs et précis :
• Masse : environ 22 % de celle de Jupiter, soit légèrement en dessous de Saturne
• Distance : environ 3000 parsecs, soit près de 10 000 années-lumière
• Étoile d'arrière-plan : une géante rouge, identifiée grâce à l'analyse spectrale

Cette planète est donc bien un monde de type planétaire, et non une naine brune ou un objet stellaire raté.

Un éclairage nouveau sur le «désert d'Einstein»
Cette découverte apporte aussi une pièce essentielle à un puzzle théorique plus vaste. Les précédentes observations suggéraient un manque d'objets dans une gamme de masses intermédiaires, une région surnommée le «désert d'Einstein», située entre les planètes géantes et les naines brunes.

Selon les auteurs, ce vide est logique : plus une planète est massive, plus il est difficile de l'éjecter de son système d'origine. Les planètes flottantes seraient donc majoritairement des objets relativement légers.

Comme l'écrivent les chercheurs dans La Nature:
«Bien que les précédents événements de planètes flottantes n'aient pas eu de masses directement mesurées, les estimations statistiques indiquent qu'il s'agit principalement d'objets de masse sous-neptunienne».

Des systèmes planétaires plus violents qu'on ne l'imaginait
Le scénario qui se dessine est loin de l'image paisible que l'on se fait parfois de la formation des planètes. Ces mondes errants seraient nés dans des disques protoplanétaires classiques, avant d'être violemment expulsés par des interactions gravitationnelles chaotiques.

L'Univers fabrique ainsi deux catégories de planètes : celles qui restent sagement en orbite… et celles qui sont sacrifiées, condamnées à une errance éternelle dans le froid cosmique.

Une première historique qui rappelle, une fois de plus, que le ciel n'est pas seulement beau, il est aussi profondément brutal.

(Crédits photos : ©  lanature.ca)


Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati