BEAUNE
Beaune – « Les premières impressions sont une alerte, pas un diagnostic » : la criminologue Sylvia Bréger face aux chefs d’entreprise
Publié le 04 Novembre 2026 à 07h37
Peut-on reconnaître un manipulateur au premier regard ? Déceler un mensonge dans un geste ? Ou passer à côté d'un excellent collaborateur simplement parce que son apparence ne correspond pas à nos attentes ? Invitée ce mardi midi à Beaune par le Club Réseau Conférences de 1Pulse, la criminologue et analyste comportementale Sylvia Bréger a partagé son expérience avec des chefs d'entreprise. Entre anecdotes, affaires criminelles et conseils très concrets, elle les a surtout invités à se méfier de leurs propres certitudes.
Une criminologue face à des chefs d'entreprise, voilà une rencontre qui sort de l'ordinaire. Ce mardi 3 novembre, dans la salle de séminaire du Solstice, à Beaune, Sylvia Bréger était l'invitée du Club Réseau Conférences (CRC), organisé par 1Pulse. Pour cette première conférence accueillant une femme, Laurent Riotte, désormais seul aux commandes du réseau fondé avec Romain Perrin, avait choisi de tester une nouvelle formule autour d'un déjeuner.
Le réseau rassemble aujourd'hui 33 chefs d'entreprise à Beaune et Dijon, représentant plus de 25 professions. Cette fois, il était question d'un sujet qui concerne finalement tout le monde : notre façon de regarder les autres, de les juger et parfois de nous tromper sur leur compte.

Une vocation née d'un concours de circonstances
Rien ne prédestinait Sylvia Bréger à devenir criminologue. Issue d'une famille évoluant dans le milieu artistique, elle travaille d'abord pendant deux ans comme attachée de presse auprès d'artistes. Mais elle comprend rapidement que cet univers ne lui correspond pas. Le déclic survient lors d'une visite au tribunal de Versailles. Venue retrouver son père, amateur d'audiences judiciaires, elle se trompe de salle et se retrouve à la cour d'assises. L'atmosphère, les échanges entre avocats et les affaires évoquées éveillent sa curiosité. « Le hasard », répond-elle lorsqu'on lui demande comment elle est devenue criminologue.
Elle s'intéresse alors aux mécanismes des comportements criminels, notamment aux auteurs de violences sexuelles. Un parcours qui l'amènera à former des enquêteurs et à exercer pendant onze ans comme correspondante scientifique auprès de la Gendarmerie nationale.
Son arrivée dans le monde de l'entreprise doit, elle aussi, beaucoup au hasard. Un ancien policier genevois, devenu responsable dans une banque privée suisse, lui propose de former ses collaborateurs. D'abord surprise, elle finit par trouver le lien entre ces deux univers : « Le risque humain, il est partout. Il est dans le monde de l'enquête, il est dans le monde de l'entreprise ».

« Les premières impressions sont une alerte, pas un diagnostic »
C'est l'un des messages qu'elle a voulu faire passer aux entrepreneurs : notre première impression est loin d'être toujours la bonne. Qui n'a jamais rencontré quelqu'un et pensé immédiatement : « Lui, je ne le sens pas » ou, au contraire, « Cette personne m'inspire confiance » ?
Le problème, explique Sylvia Bréger, c'est que nous avons tendance à transformer ce ressenti en certitude. Une fois notre opinion faite, nous cherchons inconsciemment tout ce qui pourrait nous donner raison. C'est le biais de confirmation. « Un groupe de personnes peut se tromper exactement de la même manière sur un seul individu », prévient-elle.
Et dans le monde professionnel, ces erreurs de jugement peuvent avoir des conséquences importantes, notamment lors d'un recrutement.
Un candidat en débardeur et piercings… finalement recruté
Pour illustrer son propos, la criminologue raconte une anecdote confiée par un recruteur d'une grande maison de parfumerie. Un jeune homme se présente à un entretien en débardeur, avec plusieurs piercings et une attitude plutôt désinvolte. Le recruteur est déconcerté. Dans sa tête, la décision est presque prise : ce candidat ne correspond pas à l'image de l'entreprise. L'entretien ne fait que renforcer son impression. Le jeune homme répond brièvement aux questions et précise qu'il doit impérativement partir à 17 heures. Mais au moment de le raccompagner à l'ascenseur, le recruteur lui demande pourquoi. Parce qu'il pratique la calligraphie, répond le candidat, avant de parler avec passion des mots et de la création.
Le regard du recruteur change. La conversation se prolonge, un second entretien est organisé et le jeune homme finit par être embauché. Selon cette anecdote, il contribuera ensuite à la création d'un parfum devenu célèbre, La Petite Robe Noire.
Une histoire qui montre combien il est facile de passer à côté d'un talent lorsqu'on s'arrête aux apparences.

Non, se toucher le nez ne signifie pas qu'on ment !
Autre idée reçue que Sylvia Bréger a tenu à démonter : celle selon laquelle on pourrait détecter un mensonge simplement en observant les gestes d'une personne. « Il n'y a pas de geste universel du mensonge. » Se gratter le nez, détourner le regard ou bafouiller ne constitue pas une preuve. Ces comportements peuvent traduire du stress, de la fatigue ou de l'inconfort. À l'inverse, une personne qui ment peut parfaitement se montrer calme et convaincante. « Une personne honnête et une personne qui ment ont exactement le même objectif : être crues », rappelle-t-elle.
Plutôt que de chercher un indice dans une expression du visage, elle recommande de s'intéresser aux faits, à la cohérence des propos et aux réponses apportées aux questions.
En entreprise, savoir intervenir avant que les problèmes s'aggravent
Les échanges ont également porté sur les personnalités difficiles, la manipulation et les tensions au sein des équipes. Comment reconnaître un collaborateur dont le comportement devient nuisible ? Et comment distinguer une mauvaise période passagère d'une attitude répétée qui fragilise toute une équipe ? Sylvia Bréger invite les dirigeants à ne pas jouer aux psychiatres. Il ne s'agit pas de poser un diagnostic, mais d'observer les comportements dans la durée et leurs conséquences sur les autres. « Observez, intervenez », résume-t-elle.
Elle met également en garde contre certaines méthodes de manipulation dans les négociations commerciales : pression pour obtenir une réponse immédiate, sentiment de culpabilité ou urgence artificiellement créée. Son conseil ? Lorsqu'un interlocuteur vous pousse à décider trop vite, demandez du temps et observez sa réaction.

Des affaires criminelles pour comprendre les mécanismes humains
La rencontre a pris un tour plus grave lorsque Sylvia Bréger est revenue sur certaines expériences judiciaires. Elle a notamment raconté une affaire criminelle marquante et diffusé un extrait d'entretien avec un homme condamné pour des violences sexuelles sur une enfant. Des témoignages difficiles, qui ont permis d'aborder les mécanismes du passage à l'acte, la responsabilité individuelle et la façon dont certains auteurs minimisent leurs actes. Ces exemples, bien éloignés du quotidien des entrepreneurs, rappellent néanmoins l'importance de l'écoute, de l'observation et de la confrontation des déclarations aux faits.
« Regardez toujours plus loin que ce que la personne vous montre »
En conclusion, Laurent Riotte lui a demandé quel conseil elle souhaiterait laisser aux entrepreneurs. « Regardez toujours plus loin que ce que la personne vous montre », a-t-elle répondu. Car aussi bien pense-t-on connaître ses collaborateurs, ses associés ou même ses proches, il reste toujours une part que l'on ne perçoit pas. « Ce n'est pas parce que la pièce vous semble très bien éclairée qu'il n'y a pas d'angle mort. »
Une formule qui résume cette rencontre : observer davantage, juger moins vite et accepter que l'on puisse se tromper. Finalement, une leçon qui dépasse largement le monde de l'entreprise.
Jeannette Monarchi
Le prochain rendez-vous du Club Réseau Conférences aura lieu le 10 décembre, autour d'un dîner-conférence avec Cathy Collart Geiger, 1re femme PDG d'un groupe alimentaire français, aujourd'hui directrice générale de Maison Nicolas France, qui abordera la transformation des entreprises.

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