BEAUNE

Beaune – La numérisation révèle une possible modification de la balance de saint Michel dans le Jugement dernier

Beaune – La numérisation révèle une possible modification de la balance de saint Michel dans le Jugement dernier

Six siècles après sa réalisation, le Jugement dernier de Rogier van der Weyden continue de livrer de nouveaux indices sur sa conception. Grâce à la numérisation à très haute résolution du retable, les équipes de Factum Foundation ont pu s’intéresser à un détail particulièrement symbolique : la balance tenue par saint Michel.

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, l’Hôtel-Dieu de Beaune a accueilli Adam Lowe, fondateur de Factum Foundation, pour évoquer les possibilités offertes par les nouvelles technologies dans l’étude et la transmission du patrimoine. Parmi les recherches menées autour du Jugement dernier de Rogier van der Weyden, une découverte interroge : la balance tenue par saint Michel aurait-elle changé de position au cours de la réalisation du retable ? Derrière cette observation se pose une question plus ancienne encore : qu’est-ce qui est le plus léger, une âme ou une plume ? Une réflexion qui conduit les chercheurs de Beaune jusqu’aux représentations de la pesée des âmes dans l’Égypte ancienne.

Le poids d’une âme. Qu’est-ce qui est plus léger : l’âme ou une plume ?
Au centre du Jugement dernier de Rogier van der Weyden, l’archange saint Michel tient une balance sur laquelle sont pesées les âmes des morts. Un geste chargé de symboles, dont la représentation pourrait avoir évolué au cours de la réalisation du retable.
C’est la numérisation à très haute résolution du panneau central qui a permis de faire émerger cette nouvelle piste. En enregistrant avec précision la surface de l’œuvre, les équipes de Factum Foundation ont identifié des traces d’une modification de la position de la balance. Ces observations ont ensuite été confrontées à des radiographies anciennes.
Dans la version visible aujourd’hui, les âmes promises au paradis apparaissent du côté le plus léger, tandis que celles condamnées à l’enfer pèsent davantage. Mais les traces relevées sur le panneau suggèrent qu’à l’origine, la disposition aurait pu être inversée : les âmes bénies auraient été représentées comme plus lourdes que les damnés.
Une radiographie publiée par Nicole Veronee-Verhaegen dans son étude consacrée à l’Hôtel-Dieu de Beaune vient renforcer cette observation. Elle montre que les plateaux de la balance étaient à l’origine plus bas à gauche et plus hauts à droite, lorsqu’on regarde le retable de face.


 
Quand le poids était associé à la bonté
Cette hypothèse ouvre une interrogation sur la symbolique du poids au Moyen Âge et à la Renaissance. Dans certaines représentations anciennes, le poids pouvait être associé à la valeur, à la solidité ou encore à la bonté, tandis que les âmes condamnées pouvaient être associées à une forme de légèreté, comme privées de « gravité ».
Pourquoi Rogier van der Weyden aurait-il alors modifié la position de la balance ? À quel moment cette transformation est-elle intervenue ? Et surtout, pourquoi saint Michel pèse-t-il les âmes ?
Les recherches se poursuivent pour tenter de répondre à ces questions. Parmi les pistes explorées figure notamment un rapprochement avec une tradition beaucoup plus ancienne, celle de la pesée des âmes dans l’Égypte pharaonique.
 
De Beaune à l’Égypte ancienne
Dans les textes et représentations funéraires de l’Égypte ancienne, la déesse Maat est associée à une balance permettant de comparer l’âme du défunt à une plume d’autruche, symbole de vérité et de justice. Si l’âme est plus lourde que la plume, elle est condamnée à l’oubli ; si elle est plus légère, elle est associée à une destinée favorable et à un nouveau commencement.
Le rapprochement avec la scène peinte par Rogier van der Weyden constitue une piste de réflexion étudiée par Factum Foundation. Il ne s’agit pas d’établir une filiation directe entre les deux traditions, mais de s’interroger sur la circulation des idées et des symboles liés à la pesée des âmes.
Cette recherche fait d’ailleurs écho au travail mené par Factum dans d’autres contextes patrimoniaux. Pour l’exposition « In Ictu Oculi », à la Spanish Gallery de Bishop Auckland, la fondation avait notamment réalisé un fac-similé de Finis Gloriae Mundi, de Juan de Valdés Leal. Dans cette œuvre, saint Michel tient lui aussi une balance, parfaitement équilibrée entre les sept péchés capitaux d’un côté et les sept œuvres de miséricorde de l’autre.
Au XVIIe siècle, les deux peintures de vanités de Valdés Leal étaient désignées dans les archives de la Hermandad de la Santa Caridad comme des « Jeroglificos de las Postrimerias », autrement dit des « hiéroglyphes pour l’au-delà ». Là encore, la balance devient un langage visuel qu’il faut déchiffrer.
 
Un projet en hommage à Bruno Latour
Ces recherches s’inscrivent dans l’histoire particulière de la collaboration entre Factum Foundation et l’Hôtel-Dieu de Beaune, mais aussi dans la relation personnelle qu’Adam Lowe entretenait avec le philosophe Bruno Latour, disparu en 2022.
Adam Lowe et Bruno Latour ont travaillé et échangé pendant de nombreuses années autour de l’art, du patrimoine, de la matérialité des œuvres et de la relation entre original et reproduction. La campagne de numérisation du retable porte notamment cette dimension mémorielle.
Pour Factum, les données recueillies ne constituent donc pas seulement une reproduction numérique du Jugement dernier. Elles forment également une nouvelle matière pour la recherche : en confrontant les relevés de surface, les radiographies anciennes et les connaissances historiques, les spécialistes peuvent faire apparaître des traces jusque-là difficiles à interpréter.
La balance de saint Michel en est un exemple particulièrement révélateur. Derrière un détail visible depuis près de six siècles se cache peut-être une modification du geste du peintre, une évolution de la symbolique ou encore une réflexion plus large sur la représentation du destin des âmes.
Autant de questions qui restent ouvertes. Et c’est précisément l’un des intérêts de la numérisation : elle ne livre pas nécessairement des réponses définitives, mais permet de faire émerger de nouvelles questions à partir des traces laissées par l’œuvre.

Jeannette Monarchi

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